Aujourd'hui, comme alors, l'opinion publique est le tyran omniprésent; aujourd'hui, comme alors, la majorité représente une masse de lâches, prêts à accepter celui qui reflète son âme et son esprit. Cela explique la montée sans précédent d'un homme comme Roosevelt. Il incarne le pire des éléments de la psychologie de la pègre. Un politicien, il sait que la majorité se soucie peu des idéaux ou de l'intégrité. Ce qu'il aspire est l'affichage. Peu importe qu'il s'agisse d'une exposition canine, d'un combat de prix, du lynchage d'un «nègre», de l'arrestation d'un petit délinquant, du mariage d'une héritière ou des acrobaties d'un ex-président. Plus les contorsions mentales sont hideuses, plus les délices et les bravos de la masse sont grands. Ainsi, pauvre d'idéal et vulgaire d'âme, Roosevelt continue d'être l'homme de l'heure. D'un autre côté, les hommes qui dominent au-dessus de tels pygmées politiques, hommes de raffinement, de culture, de capacité, se moquent du silence comme des molcododles. Il est absurde de prétendre que notre époque est celle de l'individualisme. La nôtre n'est qu'une répétition plus poignante du phénomène de toute l'histoire: tout effort de progrès, d'illumination, de science, de liberté religieuse, politique et économique, émane de la minorité et non de la masse. Aujourd'hui, comme toujours, les rares sont mal compris, traqués, emprisonnés, torturés et tués. Le principe de fraternité exposé par l'agitateur de Nazareth conservait le germe de la vie, de la vérité et de la justice, tant que c'était la lumière phare de quelques-uns. Au moment où la majorité l'a saisi, ce grand principe est devenu un shibboleth et un annonciateur de sang et de feu, répandant la souffrance et le désastre. L'attaque de la toute-puissance de Rome était comme un lever de soleil au milieu des ténèbres de la nuit, tant qu'elle était faite par les colossales figures d'un Huss, d'un Calvin ou d'un Luther. Pourtant, lorsque la messe se joignit à la procession contre le monstre catholique, elle n'en était pas moins cruelle, non moins sanguinaire que son ennemi. Malheur aux hérétiques, à la minorité, qui ne se plierait pas à ses dictats. Après un zèle, une endurance et un sacrifice infinis, l'esprit humain est enfin libre du fantôme religieux; la minorité a poursuivi de nouvelles conquêtes, et la majorité est à la traîne, handicapée par la vérité devenue fausse avec l'âge. Politiquement, la race humaine serait encore dans l'esclavage le plus absolu, sans les John Balls, les Wat Tylers, les Tells, les innombrables géants individuels qui se battaient côte à côte contre le pouvoir des rois et des tyrans. Mais pour les pionniers individuels, le monde n'aurait jamais été secoué à ses racines par cette vague formidable, la Révolution française. Les grands événements sont généralement précédés de petites choses apparemment. Ainsi l'éloquence et le feu de Camille Desmoulins était comme la trompette devant Jéricho, rasant cet emblème de la torture, de l'abus, de l'horreur, de la Bastille.